La lionne qui portait le monde

Il était une fois une lionne qui était née reine mais sa couronne n’était visible qu’à la lumière du soleil.

Lorsqu’elle n’était qu’un lionceau, sa maman lui répétait sans cesse :

— Lorsque l’on naît reine, on doit rester humble car on a déjà tout.

Lorsque l’on est reine, on ne doit jamais faire de mal à l’autre, peu importe ce qu’il nous fait subir.

Un jour, une bande de hyènes attaquèrent sa maman et la blessèrent mortellement.

Avant de succomber à ses blessures, celle-ci lui dit :

— Après ma mort, rapproche-toi de tes ennemis, deviens leur amie. Et n’oublie pas : ne les attaque pas et ne te défends pas.

A ces mots, la petite lionne tressaillit. Alors sa maman insista une fois encore :

— Oui, tu as bien entendu : n’attaque pas tes ennemis et ne t’en défends pas car si tu le fais, ils verront la couronne. Et il ne faut pas qu'ils voient la couronne.

Tu ne pourras te libérer de ces règles qu’à compter du jour où tu donneras la vie, et seulement à ce moment-là.

La petite lionne, qui plaçait une confiance profonde en sa mère, lui fit la promesse de suivre ces règles, aussi absurdes lui semblaient-elles.

C’est ainsi qu’elle grandit entourée des hyènes qui avaient tué sa mère.

La jeune lionne avait bon cœur et savait se montrer douce avec elles en dépit de tout. C’était sa façon à elle de leur offrir une chance de se racheter du crime qu’elles avaient commis. Mais, au lieu de ça, les hyènes passaient leur temps à malmener la lionne. Elles la provoquaient, la rabaissaient, se moquaient d’elle.

Elles disaient :

— tu es une lionne en carton, tu ne sais même pas te défendre.
— tu es une paresseuse, une moins que rien.
— tu n’es même pas belle pour une lionne, tu es même un peu laide.
— tu te crois intelligente ?
— tu te crois supérieure ?

Lorsque la lionne attrapait des proies avec une facilité déconcertante, les hyènes jacassaient et commençaient leurs phrases assassines par ces trois mots : « Elle croit que… », puis pouffaient de rire.

Plus le temps passait, plus les hyènes devenaient méchantes et agressives. Elles lui crachaient dessus, la griffaient, la mordaient, lui infligeant parfois de sévères blessures.

Mais la lionne ne disait rien, elle ne se défendait pas.

Elle restait assise ou couchée en attendant qu’un nouveau jour se lève.

Parfois, dans les moments de vulnérabilité, les hyènes se montraient gentilles. Elles trouvaient du réconfort auprès de la lionne car ses paroles étaient sages. Puis, dès qu’elles se sentaient mieux, elles la maltraitaient de nouveau.

Mais, avec le temps, l’état des hyènes commença à se détériorer, sans que l’on sache réellement pourquoi. Leurs membres devinrent endoloris, leurs pattes se raidirent. Des plaques se mirent à apparaître partout sur leur pelage. Une grande fatigue les gagna.

Puis un jour, la lionne donna naissance à une petite femelle. Elle était enfin libérée de la promesse faite à sa maman. Désormais, elle balayerait sur son passage toutes les hyènes qui oseraient s’en prendre à sa petite.

Mais voyant que le mal qui rongeait les hyènes ne cessait de croître, la lionne fut prise de pitié.

Ces hyènes, jadis si malveillantes et amères, n’avaient même plus la force de l'attaquer. Elles ne parvenaient même plus à se nourrir correctement, au point qu’elles finirent par mourir de faim.

Leurs corps gisaient au sol en plein soleil, offerts aux charognes qui tournoyaient autour d’elles.

La lionne, accompagnée de sa fille, s’approcha de l’une d’entre elles qui semblait encore vivante.

Lorsqu’elle vit la lionne, la hyène rassembla ses dernières forces et murmura :

— Ta fille… ta fille… est aussi… aussi sale que toi.

La lionne resta silencieuse un moment. Puis elle répondit :

— Tu es en train de mourir et tu trouves encore la force de me cracher dessus. J’ai pourtant cru en toi jusqu’au bout.

Soudain, la hyène fut frappée de stupeur. Elle aperçut sur la tête de la lionne une couronne, éclairée par les rayons du soleil. Elle ne l’avait jamais vu avant mais ce jour-là, la couronne était parfaitement visible.

— Tu… tu… tu portes la couronne ? demanda la hyène d’un air horrifié.

Le visage de la lionne s’assombrit.

— Hyène jalouse, envieuse et arrogante, dit-elle. Tu ne vois que ce qui t’arrange, au moment où cela t’arrange. Incapable de reconnaître la richesse en l’autre, incapable de voir la richesse en toi.

— Pourquoi... pourquoi portes-tu la couronne ? Pourquoi TOI ? demanda la hyène dans un ultime rictus.

— Je porte la couronne car je porte le monde.

Et quand on passe son temps à cracher sur celle qui nous porte, il ne faut pas s’étonner qu’un jour, notre monde s’effondre.

La hyène leva ses yeux pleins de larmes vers la lionne, comme pour lui demander de répéter ce qu’elle venait d’entendre.

— Je vais te le dire autrement : tu as passé ta vie à scier la branche sur laquelle tu étais assise et, aujourd’hui, te voilà au sol.

Le pire, c’est que tu le savais.

Tu le savais bien.

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© 2026 — Clem Leclair · Tous droits réservés
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