Ratissou et les Crocs de la Résistance

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Au royaume des Ventrecreux, un mal étrange ronge les animaux : les prédateurs sont affamés, les proies sont déboussolées.

Il semblerait bien qu'un petit rat détienne les clés susceptibles de mettre fin à ce fléau.

Et pour lui, une seule solution : organiser la résistance.

∼ 13 minutes de lecture ∼

Un étrange phénomène était à l’œuvre au Royaume des Ventrecreux et inquiétait grandement les prédateurs. Depuis plusieurs semaines, les proies se faisaient de plus en plus rares. Et lorsque, par chance, un prédateur parvenait à en dégoter une, celle-ci s’échappait grâce à d’étonnants subterfuges.

En plus d’être affamés, les prédateurs du Royaume étaient plongés dans une grande confusion, voire une dépression existentielle pour certains. Avaient-ils perdu leur vitesse ou bien leur force ? Leur flair était-il détraqué ?

Un petit rat, prénommé Ratissou, avait bien compris le problème car il était à la fois proie et prédateur. Mais, à vrai dire, Ratissou était surtout un opportuniste. Alors, comme il connaissait toutes les ficelles d’un côté comme de l’autre, il profita de cette faille dans le monde de la prédation pour monter un gros business et venir en aide aux carnivores en détresse.

Association de malfaiteurs 

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Ratissou créa une organisation secrète à but lucratif qu’il appela « Les Crocs de la Résistance ».

Les Crocs de la Résistance rencontrèrent vite un fort succès. Chaque jour, des prédateurs déboussolés et amaigris se bousculaient pour suivre les enseignements du petit rat, qui leur donnait rendez-vous dans une grotte à l’abri des regards indiscrets.

Ratissou était installé en hauteur dans une niche creusée dans la roche. Chaque fois que l’assemblée était réunie, il prenait la parole ainsi :

— Mes chers amis, l’heure est grave. Une menace indicible pèse sur vous. Vos proies ne sont plus dupes. Elles ne se laissent plus prendre. Pire encore, elles vous désarment avec une brutalité subtile et inhabituelle.

Des prédateurs acquiesçaient tandis que d’autres baissaient la tête tellement leur honte était grande.

— Résultats des courses : vous êtes affamés et vous perdez confiance en vos capacités.

Il marqua un temps de silence.

— Mais je tiens à vous rassurer d’emblée mes chers amis : le problème ne vient pas de vous.

Les règles du jeu ont changé et il semblerait que vous n’en ayez pas été informés, en violation du code de la Jungle.

Des chuchotements nerveux traversèrent l’assemblée de lions, loups, renards et crocodiles, impatiente d’en savoir davantage.

Usurpations d'identité 

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— Des tricheurs sévissent au sein du royaume et...

— Ratissou…, grommela Haut-Gnon le chef des lions. Épargne-nous tes fioritures et va droit au but s’il te plaît.

— C’est ce que je m’apprêtais à faire avant que tu ne me coupes, rétorqua t-il avec un léger sourire.

Le rat reprit sa respiration et sa mine devint grave :

— Depuis quelques temps, de faux prédateurs rôdent au sein du Royaume et dupent les proies.

Un silence pesant s’abattit sur l’assemblée.

— Comment ça, de « faux prédateurs » ? vociféra Haut-Gnon les moustaches frémissantes.

— C’est là que les choses se compliquent, répondit Ratissou légèrement embarrassé.

Je sais que ce que je m’apprête à vous révéler peut sembler absurde, mais je vous en prie, laissez-moi aller jusqu’au bout.

Haut-Gnon cligna des yeux.

— En réalité, je les nomme ainsi car il ne s’agit pas de carnivores...

Ratissou balaya l’assemblée du regard.

— Ce sont... des herbivores.

Des cris d’effroi s’échappèrent de la grotte.

— Des herbivores prédateurs ? Mais enfin qu’est-ce que tu racontes Ratissou, ça n’a pas de sens ! s’exclama Revdunil, un crocodile du groupe.

— Et pourtant c’est vrai ! dit-il en se redressant droit comme un i, ses petits sourcils froncés.
Je les ai vus de mes propres yeux ! Des herbivores de toutes tailles s’improvisent prédateurs et attaquent d’autres animaux.

J’ai vu des hippopotames soulever leurs énormes pattes pour écraser des rongeurs !

Des girafes saisir des écureuils dans leurs gueules, les faire virevolter dans les airs avant de les laisser s’écraser au sol !

J’ai vu des éléphants foncer sur des troupeaux de zèbres et de gazelles ! J’en ai même surpris un en train d’étouffer une petite mangouste avec sa trompe, comme le ferait un anaconda !

— Et ça marche bien ? demanda Poulobar, un renard au regard pétillant.

— C’est assez impressionnant à voir mais…en réalité, il y a souvent plus de peur que de mal.
En fait, pour être totalement honnête avec vous, ils sont nuls. Nuls, nuls, nuls !
Ils sont trop lourds, pas discrets, trop mous.
Et je ne vous parle même pas des petits herbivores qui se risquent eux aussi à ce jeu alors qu’ils n’ont ni la force, ni la masse des plus gros.

— Alors, où est le problème, je ne comprends pas ? s’impatienta Revdunil.

— Le problème, c’est que les proies sont terrifiées. Elles redoublent de vigilance. Ceux dont elles ne craignaient rien auparavant se mettent à les attaquer ! Parfois même au sein de leur propre famille !

Les loups échangèrent des regards outrés.

— Règle n° 1 : on ne dévore jamais les siens ! rappela solennellement Revdunil face à l’assemblée, qui acquiesça naturellement.

— Les proies ont donc décidé de se protéger et de riposter, poursuivit Ratissou. Leurs cachettes sont plus sophistiquées et elles n’en sortent qu’en cas de nécessité absolue.
Par ailleurs, un grand nombre d’entre elles se forment à des techniques de défense redoutablement efficaces, comme vous avez déjà pu le constater.

— Ratissou, reprit d’un air inquiet Poulobar, comment les proies apprennent-elles ces techniques ?

— Je n’en ai malheureusement pas la moindre idée. Mais je sais comment procéder pour que vous repreniez le dessus.

Mission repérage 

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— Mon plan est très simple mes chers amis. Il consiste à démasquer les faux prédateurs pour que vous puissiez les manger, eux.

Les loups fixèrent le rat d’un air interrogateur.

— Autrement dit, répéta lentement Ratissou, vous devez dévorer en priorité les herbivores qui font fuir vos proies.

— Mais comment distinguer un herbivore « faux prédateur » d’un autre ? s’enquit Revdunil.

Ratissou saisit le grand rouleau de papier qui se trouvait près de lui et le déroula le long de la paroi de la grotte. Il sauta de son perchoir et pris un morceau de bois fin, semblable à une baguette.

— C’est quoi ce morceau de papyrus ? demanda le crocodile.

— Mon plan, répondit le rat tout sourire.

Il existe quelques indices fiables pour repérer un faux prédateur, dit-il en tapotant le papier du bout de sa baguette, il est important qu’ils soient tous réunis avant que vous ne les attaquiez.

— Nous sommes tout ouïe Ratissou, glissa Poulobar en croisant ses pattes sous son museau.

Indice n°1 : le faux prédateur aime briller

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— Le faux prédateur adore se montrer et prendre la lumière. Vous le trouverez donc souvent au soleil.

— Nous aussi nous aimons prendre le soleil, l’interrompit Haut-Gnon.

— Oui, vous aimez prendre le soleil. Mais vous l’aimez pour sa chaleur.

Le faux prédateur, lui, aime le soleil pour être vu.

Il l’aime pour que l’on admire la brillance de son pelage.

Vous, vous n’avez pas besoin d’être vus. Aucun animal du royaume ne peut rester indifférent à votre présence, dit-il en jetant un regard furtif à Haut-Gnon.

Même quand vous n’êtes pas là, on cherche toujours à savoir où vous vous trouvez.

Vous pourriez disparaître pendant 10 ans, 20 ans, 30 ans… La question de savoir où vous êtes et ce que vous faites se posera toujours. Preuve que vous n’avez pas besoin de vous montrer pour capter la lumière.

Indice n° 2 : le faux prédateur... est faux

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— Revdunil, vous arrive t-il de sourire ? demanda Ratissou en pointant sa baguette en direction du crocodile.

— Je ne souris jamais, affirma t-il sèchement.
Sauf avant et après d’avoir dégusté un bon repas, dit-il un sourire en coin.

— Exactement. Vous êtes froid et désagréable. D’ailleurs, aucun d’entre vous ne peut se targuer d’avoir une bonne réputation au sein du Royaume.

Aucun prédateur ne le contesta, hormis peut-être Haut-Gnon qui leva les yeux au ciel, tout en se curant les dents avec une griffe.

— Lorsque l’on vous repère au loin, on vous évite soigneusement. Personne n’a envie de passer du temps avec vous.

Les loups ouvrirent de grands yeux étonnés. Haut-Gnon poussa un léger grognement désapprobateur.

— Non, non, non. Je vous le dis sans détour au cas où vous en douteriez encore : à moins de vous voir à travers des barreaux, personne ne veut partager un moment de détente avec vous.

Enfin… sauf vous Poulobar, dit le rat en désignant le renard des yeux, mais c’est parce que vous semblez inoffensif. Et puis...vous êtes rusé. Mais vous êtes un cas à part.

Fier de lui, le renard défia l’assemblée du regard qui resta impassible face à ses provocations.

— Contrairement à vous donc, le faux prédateur sait sourire. Il sait se montrer agréable en société.

Le faux prédateur est bien intégré au sein du Royaume.

Le faux prédateur aime soutenir des causes.

Alors que vous…

Vous, vous ne soutenez aucune cause.

Vous ne participez à aucune activité avec les autres...

— Ouais rien à péter ! s’exclama une voix au fond de la grotte, dont on arrivait à peine à distinguer la silhouette.

— Vous touchez du doigt quelque chose de très important, souligna Ratissou en désignant la silhouette. Vous avez dit : rien à péter. Car tout ce qui compte pour vous c’est manger, dormir et vous reproduire.

Des loups se mirent à tourner sur eux-mêmes et les crocodiles firent claquer leurs mâchoires dans un bruit tonitruant.

Ratissou leva la patte pour réclamer le silence.

— Et, il va sans dire, que si quelque chose vous déplaît, vous agissez. Peu importe les conséquences. N’est-ce pas ?

Les prédateurs hochèrent la tête.

— Et bien, au fond, le faux prédateur est un peu comme vous. Les autres, les causes…. c’est le cadet de ses soucis.

Mais, voyez vous, le faux prédateur est très attaché aux apparences. Il aime faire croire qu’il est bon. De cette façon, il peut briller en société, tout en camouflant sa profonde aversion pour l’autre.

Tout ceci, mes chers amis, m’amène directement au troisième point.

Indice n° 3 : le faux prédateur attaque toujours dans le dos

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— C’est sa marque de fabrique. Je dirais même que c’est sa raison d’être, ajouta Ratissou. 

— Mouais, fit Poulobar en observant dédaigneusement ses pattes, nous aussi nous attaquons dans le dos.

— Bien sûr. Mais vous le faites pour des raisons stratégiques. L’ombre est votre alliée. L’effet de surprise affaiblit avant l’attaque. Votre proie est décomposée, sidérée et il ne vous reste plus qu’à la dévorer.

— C’est mon moment préféré, chuchota Revdunil à son voisin.

— Si le faux prédateur attaque dans le dos, ce n’est pas dans le but d’affaiblir sa cible, non non non. S’il attaque dans le dos, c’est pour préserver son anonymat.

— Hein ? Ils arrivent à passer inaperçus avec leurs gros sabots ces bouffeurs de foin ? s’offusqua Poulobar.

— Ils sont tellement mous qu’on les repère avant même qu’ils aient le temps de s’enfuir, ajouta Haut-Gnon.

— Méfiez-vous, avertit Ratissou, vous sous-estimez grandement leur mauvaise foi et le pouvoir de l’absurde.

— Tiens donc. Voilà que ça s’complique à nouveau, maugréa Revdunil.

— Non, vous allez voir, c’est très simple. 

Lorsqu’un faux prédateur est pris sur le fait, il nie la réalité avec un aplomb déconcertant. Et ça marche plutôt bien.

Il dit par exemple : « Ce n’est pas moi, c’est l’autre », ou bien : « C’est un prédateur qui vous a attaqué car les prédateurs sont méchants et sournois ! ».

Ils s’en sortent ainsi en toute impunité. Et puis, un herbivore qui attaque les autres, c’est si absurde. Qui pourrait y croire ?

— Les sacripans ! Comment osent-ils nous humilier ainsi ! vociféra Revdunil.

— Ne le prenez pas personnellement Revdunil. Les faux prédateurs n’aiment pas salir leur image. Ils préfèrent entacher celle des autres.

Et puis, vous imaginez si ceux de leur clan venaient à les démasquer ? Alors là, mes chers amis, je ne donne pas cher de leur peau…

— Mais enfin, pourquoi donc un herbivore chercherait-il à faire ça ? tonna Haut-Gnon, la crinière hérissée. Ils n’apprécient même pas la chaire fraîche !

— Pour faire peur. Se donner de l’importance. C’est le talent du faux prédateur : distiller la peur sans se faire pincer. C’est si grisant... surtout quand on ne possède aucun véritable pouvoir.

A ce propos, savez-vous quel est le grand paradoxe du faux prédateur ?

Tous secouèrent la tête.

Indice n° 4 : le faux prédateur est rongé par la peur

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— Ce sont les plus grands froussards que le Royaume ait jamais connus.

Grâce à votre instinct de chasseur hors pair, vous pouvez flairer cette peur cachée et les repérer plus facilement.

— Les proies aussi ont peur, fit remarquer Poulobar.

— Oui mais elles ne la dissimulent pas. Et, de toute évidence, elles ont appris à s’en servir pour échapper au danger. Sinon, vous ne seriez pas là aujourd’hui.

— Et bim, souffla Revdunil.

— Le faux prédateur, lui, aime raconter qu’il n’a peur de rien et finit par croire à ses propres mensonges.

Il devient étranger à lui-même.

Il vit dans un monde qui n’existe pas.

C’est son deuxième plus grand paradoxe : ce qu’il croit être sa force est en réalité sa plus grande vulnérabilité. Et c’est par cette faille que vous devrez vous glisser.

Le test du regard 

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—  Mes chers amis, nous voilà arrivés à l’étape ultime du plan. La partie la plus drôle pour vous.

Quelques soupirs de soulagement se firent entendre.

—  Si vous pensez avoir décelé un herbivore prédateur, attrapez-le. Mais ne le dévorez pas tout de suite.

Revdunil, à bout de patience, fouetta le sol avec sa queue, la salive dégoulinant de sa gueule.

—  Avant toute chose, fixez le droit dans les yeux et garder le silence. Puis observez sa réaction tout en maintenant fermement votre regard dans le sien.

S’il s’agit d’un herbivore inoffensif, vous verrez immédiatement sa peur. Il tremblera, baissera les yeux, se recroquevillera sur lui-même.

S’il s’agit d’un faux prédateur, il maintiendra le regard car son arrogance est telle, qu’il n’a même plus conscience du danger lorsqu’il se trouve en face de lui.

—  Un peu comme toi aujourd’hui ? se moqua Poulobar en plissant ses petits yeux dorés.

Un rire gras parcourut l’assemblée.

Ratissou ne prêta aucune attention aux railleries, bien trop concentré sur son discours.

— Vient alors la phase de résistance. Votre herbivore faux prédateur comprend que quelque chose tourne mal mais il essaye de se convaincre du contraire.

A cet instant, son comportement devient étrange : rictus bizarres, maladresse inhabituelle, sueur abondante, soumission puis agressivité soudaine.

C’est le signe que l’effondrement est proche. Sa mémoire primitive refait surface.

Il prend conscience de l’ampleur de sa vulnérabilité et son monde imaginaire s’écroule avec lui.

Un profond silence s’abattit sur l’auditoire.

—  Ratissou, gronda Haut-gnon, pour la énième fois, fais simple.

— Mais bon sang, qu’est-ce que vous ne comprenez pas à la fin ? s’agaça le petit rat.

—  Bah rien justement, répondit Revdunil. C’est trop... chipo logique.

—  Psychologique, corrigea Poulobar. Toi, tu confonds avec les saucisses.

Ratissou se frotta le menton en fixant le sol puis il redressa le museau :

—  Bon... Alors, si vous ne devez retenir qu’une chose concernant le faux prédateur, c’est le mot « faux ».

Fausse bienveillance,
Fausse joie,
Fausses causes,
Faux combats.

Tout n’est que surface, rien n’est authentique.

Si vous comprenez cela, le reste n’est qu’une question de méthode.

—  Sans vouloir remettre en cause ton plan, déclara Poulobar, il me semble que tu oublies un détail important.

Comment allons nous faire pour nous attaquer à de grosses bêtes comme les éléphants, les girafes ou les hippopotames ? Regarde nous ! Nos réserves d’énergies sont limitées. Nous sommes considérablement affaiblis. Sans compter les jours voire les semaines d’observation que cela va nous demander !

Ratissou esquissa un sourire.

—  Je sais. N’ayez aucune inquiétude, j’ai tout prévu.

Apéro dinatoire 

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— De nombreux moutons entourent les faux prédateurs. Ce sont les seuls qu’ils n’attaquent pas. Les moutons ont donc moins besoin de se défendre ou de se cacher.

Ces moutons, c’est de la nourriture facile pour vous. Dévorez-les en premier. Ils vous permettront de regagner des forces avant d’attaquer les gros.

Les queues des loups s’agitaient déjà tandis que des grognements excités s’élevaient dans la pénombre.

— Repérez les faux prédateurs et vous trouverez les moutons.

Trouvez les moutons et vous repérerez les faux prédateurs.

Si vous faites tomber les moutons, vous fragilisez les faux prédateurs.

— Ah, fit Poulobar d’un air intéressé, et pourquoi ça ?

— Parce qu’il faut toujours avoir des moutons près de soi pour inspirer confiance.

— Évidemment ! rétorqua le renard les yeux écarquillés. Pourquoi n’y ai-je jamais pensé avant ?

Revdunil faillit s’étrangler de rire.

— Je parie quarante poules que jamais un seul mouton n’acceptera de devenir ami avec toi.

— Marché conclu, répondit Poulobar la poitrine gonflée à bloc.

— Ah, j’allais oublier un détail important, reprit Ratissou. Quand les faux prédateurs sentiront qu’ils ne sont plus en sécurité, certains d’entre eux tenteront de se faire passer pour des moutons et rejoindront le troupeau, persuadés d’y être mieux protégés.

Sans le savoir, ils vous faciliteront la tâche...

Des rires machiavéliques s’échappèrent de la grotte.

— Mes chers amis, nous voilà arriver au terme de cette réunion des Crocs de la Résistance, conclut Ratissou.

Je vous ai dit tout ce que je savais. Le reste dépend désormais de vous. Unissez vos talents, soyez rusés, car votre seule force ne suffit plus.

Ce jour-là, les prédateurs ne saisirent probablement pas tous les enjeux en présence, hormis peut-être Haut-Gnon. Mais une chose était sûre : ils étaient ragaillardis et bien déterminés à reprendre leur place au sommet de la chaîne alimentaire.

Ils évacuèrent la grotte tandis que Ratissou rassemblait ses affaires. Lorsqu’il leva la tête, il aperçut Poulobar assis dans l’ombre, le museau éclairé par un rayon de soleil :

— Étrange tout de même qu’un petit rat comme toi, habitué à l’ombre, prenne autant de risques pour le simple appât du gain.

Ratissou resta de marbre et fixa Poulobar comme pour savoir s’il avait encore quelque chose à ajouter.

Le renard se dirigea vers la sortie sans le lâcher du regard, puis s’en alla en ricanant.

Ratissou quitta la grotte à son tour puis il parcourut un chemin rocheux durant plusieurs minutes. Il s’arrêta au niveau de la faille d’une paroi. Il regarda de chaque côté pour s’assurer que personne ne l’observait puis se glissa prudemment à l’intérieur.
Il arriva dans une autre grotte où étaient réunis écureuils, mangoustes, zèbres, gazelles, et tout un tas d’autres animaux.
Il s’installa sur un rocher en hauteur puis s’adressa à l’assemblée en contrebas :

— Mes chers amis, l’heure est venue. Tout est enfin prêt. Il est temps de passer à la prochaine étape de notre plan.

A partir de maintenant, abandonnez toute technique de défense lorsque vous croiserez un prédateur et, surtout, baissez les yeux s’il vous fixe. Faites-moi confiance et je vous l’assure : plus jamais aucun d’entre vous ne sera dévoré.

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Oui, Ratissou était un opportuniste et il avait trouvé le combo parfait : manger à tous les râteliers tout en œuvrant pour une juste cause.

© 2026 — Clem Leclair · Tous droits réservés
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